Maison de Victor Hugo à Guernesey

 

Juliette Drouet (1806 – 1883).

Maîtresse de Victor Hugo.

 

juliette

Actrice française, née à Fougères en 1806, de son vrai nom, Julienne Gauvain, elle est la fille d’un pauvre tailleur et d’une femme de ménage. Orpheline de père et de mère à un an, elle est recueillie par un oncle, René Henri Drouet, canonnier garde-côte, qui la confie au couvent des Bernardines-Bénédictines de l’Adoration perpétuelle à Paris, où des parentes à lui étaient religieuses. Juliette avait alors huit ans.

Quand Hugo rédigea pour « les Misérables » les scènes de couvent, il demanda à Juliette de mettre par écrit ses souvenirs, ce qu’elle fit dans un récit qu’elle intitula : Manuscrit autographe d’une ancienne pensionnaire. Intelligente, sensible, bien élevée elle fut en somme bien traitée, mais les autorités écclésiastiques jugèrent qu’elle n’avait décidemment pas la vocation religieuse, et elle fut rendue au monde en 1825.

Très belle, d’un visage merveilleusement régulier, d’un corps sculptural, elle posa pour des artistes et devint, dès le second semestre de 1825 la maîtresse du sculpteur James Pradier (1795 – 1852), dont elle eut une fille, Claire en 1826. Il semble que ce soit lui qui l’ait envoyée à Bruxelles faire du théatre ; mais vite dégoûtée de la vie des coulisses, elle s’echappa avec le graveur Pinelli (1781-1835), déjà fort connu, avec qui elle voyagea en Allemagne et à Florence ; malheureusement, la situation financière de Pinelli n’était pas brillante, et elle dut revenir à Bruxelles, où elle rencontra Harel, entrepreneur de spectacles, qui la fit rentrer dans la troupe du théatre Royal (décembre 1829). Harel, rentrant en France, emmena avec lui Juliette et la fit débuter à la Porte Saint-Martin en février 1830, puis à l’Odéon, et enfin l’engagea par contrat dans le premier de ces deux théatres.

Elle passa vite pour la plus belle actrice de Paris, fut entourée d’admirateurs et devint, en avril 1832, la maîtresse du journaliste et homme de lettres Alphonse Karr (1808-1890), que son roman « Sous les tilleuls » allait rendre célèbre en juillet de la même année. Bohème et dandy à la fois, Karr affichait sa liaison et menait sa maîtresse dans tous les lieux où l’on s’amuse ; mais il était criblé de dettes, peu scrupuleux, et vivait un peu trop à ses crochets. Il fait d’elle le personnage principal de son roman « Une heure trop tard » (1833), où il semble avoir bien discerné ce qui se cachait d’idéalisme derrière la vie de plaisir qu’elle menait.

Polycarpe Charles Sechan (1803-1874) lui succéda ; c’était un peintre décorateur qui, lui, était fort riche, et dont la délicatesse et le désinteressement étaient unanimement loués ; leur liaison fut brève et heureuse. Cependant, Juliette le quitta pour le fastueux Anatole Demidoff (1812-1870), qui l’installa dans un magnifique appartement, l’emmena à Florence, où il possédait un palais, puis la ramena à Paris, tirant sa fierté de la beauté de sa maîtresse et du luxe même dont il l’entourait. Quant au comte Rodolphe Apponyi (1812-1876), attaché d’ambassade à l’ambassade d’Autriche, mais fort démuni, il tomba peut-être amoureux d’elle, mais ce qu’il raconte dans son « Journal » (publié en 1913) à son sujet ne peut être que pure vantardise.

C’est le 6 février 1833 que Hugo déclara son amour à Juliette Drouet, qui tenait le modeste rôle de la Princesse Negroni dans le drame « Lucrèce Borgia », et c’est dans la nuit du 16 au 17 qu’elle s’est donnée à lui « toute entière », dans la loge de Mademoiselle Mars ; deux jours après Hugo passe la nuit chez elle, rue de l’échiquier. Il lui écrira : « Le 26 février 1802 je suis né à la vie. Le 17 février 1833 je suis né au bonheur dans tes bras. La première date ce n’est que la vie, la seconde c’est l’amour. Aimer, c’est plus que vivre. »

Pour comprendre ce que Hugo dit si souvent de la femme tombée que l’amour relève, purifie et même sanctifie, il faut connaître le passé de Juliette, celui d’une femme entretenue, et songer, en opposition, à la fidélité qu’elle lui gardera pendant cinquante ans, à sa dévotion désinteressée, au culte qu’elle lui vouera. Certes, les premiers mois de leur liaison furent fertiles en orages, toujours provoqués par la jalousie de l’amant ; c’est à la suite d’une scène particulièrement violente qu’en août 1833, Juliette brûla toutes les lettres qu’elle avait reçues de son « Toto ». En 1834, exasperée par les reproches injustes de Victor, elle s’enfuit chez sa soeur à Brest, où son amant vint immédiatement la chercher.

Ayant accepté par amour une réclusion presque totale, elle lui écrivit plus de 17 000 lettres, soit plus d’une par jour, souvent simples billets où s’épanche son coeur, les jours, les semaines où il est loin d’elle. En juillet 1833, elle s’installe 4 bis rue de paradis, dans un appartement beaucoup plus modeste. Ce déménagement révèle mille difficultés financières qu’elle avait négligées ou cachées à Victor Hugo. En 1834 et 1835, la vallée de Bièvres accueille ce couple d’amants passionnés ; ils se retrouvent entre le château des Roches, où Hugo est installée avec sa famille chez les Bertin, et le hameau de Metz, où il a loué pour Juliette un petit appartement. Notons, comme élément important de la psychologie amoureuse du couple, que, dès novembre 1835, elle écrit à celui qui fut un amant fort ardent : « Il est temps de faire cesser le scandale de deux amoureux vivant dans la plus atroce chasteté. »

Presque chaque année, avant l’exil, ils font un long voyage. Elle communiait avec lui dans l’amour de la nature, et, comme lui, aimait les longues marches. C’est à elle que Hugo adresse ses plus beaux poèmes d’amour ; l’évolution du sentiment du poète à son égard est clairement indiquée dans le poème « Cérigo » (1855). Elle a servi son oeuvre avec dévouement et intelligence, sans jamais revendiquer autre chose que sa place à l’ombre du génie ; elle l’a aidé matériellement, recopiant ses manuscrits, l’aidant dans la mesure de ses moyens dans son gigantesque travail d’écrivain, le protégeant lors du coup d’Etat, l’accompagnant en exil. Sans doute elle a souffert des nombreux coups de canif que son illustre amant a portés à leur contrat tacite, mais son amour et son admiration passionnés ont resisté à toutes ses peines. Enterrée au cimetière nord de Saint-Mandé, elle a voulu que fussent gravés sur sa tombe des vers que Hugo lui avait adressés en 1835 :

Quand je ne serai plus qu’une cendre glacée,
Quand mes yeux fatigués seront fermés au jour,
Dis toi, si dans ton coeur ma mémoire est fixée :
Le Monde a sa pensée,
Moi j’avais son amour !

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